ANDREE RAYBAUD : Cauchemar

Comme chaque dimanche le camion embarquait la famille et ses amis, ce rituel se déroulait dans l’effervescence et la bonne humeur. Les paniers de victuailles passaient de mains en mains et chaque mère de famille y allait de sa spécialité : quiche lorraine, clafouti, tarte aux pommes mais aussi de la cochonnaille et le fameux camembert « le Sapeur » qui répandait ses effluves, le pain et les barres de chocolat pour le quatre heures des enfants affamés après des heures de baignade, de jeux de ballon, de saute moutons.

Quand enfin, on atteignait le lieu unique de toutes les joies et de tous les dangers, c’était à qui sauterait le premier du camion que le conducteur non sans malice garait au ras de la falaise abrupte qui s’enracinait trente mètres plus bas dans l’Océan qu’on ne se lassait pas d’admirer. Sa houle s’enflait et mourrait sur les énormes rochers arrachés à la falaise, et des embruns en bouquets d’arc-en-ciel fleurissaient. Pour atteindre la maigre plage qui bordait la crique, on s’engouffrait dans un passage étroit que des géants avaient creusé à leur mesure. La descente était silencieuse, chacun peinait. Au débouché d’un passage particulièrement étroit, un énorme figuier marquait l’octroi entre peine et plaisir.

Un coup de pied plus fort que les autres et le ballon s’envola très loin, poursuivi par le chien et l’enfant. A l’instant où ils allaient le saisir, il disparut. La dernière vision de l’enfant fut celle de sa main qui n’existait plus.

L’enfant ne réalisa pas tout de suite ce qui lui arrivait : dans ce lieu étrange plus aucun son ne lui parvenait du bruit de l’océan, des cris de ses camarades, des parents qui s’interpellaient. Il n’y avait que le silence et l’obscurité. Pourtant quand ses yeux se furent accoutumés, il lui sembla qu’une vague clarté emplissait l’espace. Il se trouvait dans une zone neutre, sans relief, sans horizon ou tout se confondait… Son monde avait cessé d’exister.





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